Les deux  comédies choisies pour l’analyse sont : D-l Goe et Chiriţa în provincie. Un trait important de la comédie est l’ironie du langage. Celle-ci entraîne l’effet comique. Selon Dominique Maingueneau, le discours ironique n’est compréhensible que si le destinataire déchiffre, en même temps que le sens de mots, un ensemble de marques permettant de comprendre que l’on n’assume pas les propos qu’on prétend tenir.

Passons au texte …

Dans les oeuvres de Caragiale, le français occupe une place privilégié, il a le mérite de montrer le rang social haut dont font partie les membres de la famille. En ce qui concerne l’œuvre D-l Goe, les femmes (c’est-à-dire Mam’mare, mamiţica et tanti Miţa) utilisent fréquemment le français pour donner l’impression qu’elles sont eduquées et à la mode.

Dès le début, dans D-l Goe, le français est présent sur le ruban où il est inscrit le mot « le formidable » ; c’est le même ruban sous lequel il gardait le billet de voyage. On sait que Goe perd ce billet, et au moment où il doit le montrer, tante Miţa utilise encore une fois le français: « Parol! Chiar eu l-am cumpărat »  – on observe ici l’orthographe roumaine.

Dans l’autre oeuvre de Caragiale, Vizită, madame Popescu est appelée « Madam’ Popescu » ; on remarque aussi une expression française, nottament « entre la coupe et les lèvres  (de la pahar la gură) ».

Le même auteur utilise fréquemment le mot « monșer » (pour donner aux personnages un statut important) dans des oeuvres telles : La birt  et Cadou. Dans l’oeuvre Micile economii, il utilise l’expression « ma parol,  monşer ». Caragiale introduit dans ses oeuvres des télégrammes en français; comme par exemple le télégramme vers le Ministre de l’Intérieur:

Bucarest

« N’acceptez point démission cousin Raoul. Pauvre jeune homme, embêté par cochons opposition, veut faire coup de tête. Ne point se fier aux criailleries de ces canailles. Si Raoul se retire, ce crétin de préfet capable de tout compromettre. Pourrais plus garantir situation locale. Se duce dracului giude
ţul. »

Dans cet exemple, l’utilisation du français devrait illustrer une certaine position intellectuelle, mais la dernière phrase en roumain vient annuler de manière brusque  toute cette préciosité. Ici l’ironie est donnée par le contraste entre les deux tonalités.

Vasile Alecsandri

Alecsandri, un autre auteur qui fait appel à la langue française pour “embellir” son ouvrage, met en évidence plusieurs scènes comiques et les plus nombreuses sont celles dont le protagoniste féminin est Chiriţa.

L’infatigable héroïne de V. Alecsandri apprend toute seule le français, qu’elle utilise avec désinvolture. Son comportement prétend reproduire la mode française: elle fume, flirte, va à Iassy pour marier ses filles dans « le grand monde », fréquente les théâtres et les cafés, danse le Cancan, voyage à Paris et à Vienne. Chiriţa est devenue un mythe du théâtre roumain de l’époque, grâce au fait qu’elle incarne avec vivacité maxime les tendances en vogue: pareille à certains de ses contemporains, Chirița « s’européanise » rapidement et sans complexes, et le résultat est d’un humour délicieux.

Dans son statut nouveau, Chiriţa change ses manières et son discours, son vocabulaire et essaie de parler comme une dame de la haute société.

Voilà comment elle utilise  le français dans la comédie Chiriţa în Iaşi (1850): « Parle franse, madmuzel »? (fr. Parlez-vous français, mademoiselle?),  pour le mot « auteur » – auftor, pour  « guitare » – ghitardă.

Dans la comédie Chiriţa în provincie, l’héroïne « a perfectionné son éducation » en apprenant le français «  toute seulette ».D’autres exemples: “je suis sûre qu’il deviendra un tambour d’intruction…”. Şarl: Tambour? Chiriţa : “Oui, adică tobă de carte, tambour-nous disons comme ça en moldave”; Chiriţa : ”je ne voudrais pas qu’il perd son temps pour des fleurs de coucou”; Şarl : “pour des fleurs de coucou?; Chiriţa : c’est-à-dire flori de cuc, nous disons comme ça … Şarl : “en moldave”.

Chiriţa : Monsieur Charles, je vous prie à la bracette. Şarl : Comment? Vraiment nous partons? Chiriţa : Oui,  nous lavons le baril…spalam putina…nous disons comme ça en moldave

Chiriţa veut paraître une dame de la haute société et prend des habitudes comme les cigarettes: “Voulez-vous boire une cigare, ils sont de minune…cigares de Halvanne”, traductions que Şarl appelle des traductions libres

Elle veut pour son fils la même chose: « Monsiu Şarlă…ian ditesmoi, je vous prie: est-ce que vous êtes mulţămit de Guliţă ? »

Şarl: « Dans quelques années il parlera aussi bien que vous ».

Chiriţa: « Quel bonheur, Zice că ai să vorbeşti franţuzăşte ca apa… N’est-ce pas monsieur qu’il parlera comme l’eau ».

Şarl: « Comme?…Ah, oui, oui…vous dites comme ça en moldave…Oui…oui ».

Guliţă dit: « furculision », « fripturision », « trantition ». Il y a aussi quelques néologismes mal employés ; par exemple, Chiriţa dit: « nu sunt ipocondră ».

Dans les exemples dont nous avons traité, les auteurs projettent des regards obliques sur leurs personnages. Le français y est utilisé comme outil critique des moeurs d’une société superficielle, snobe qui prétend avoir abouti à un autre niveau. Cet emploi ironique du français fait encore fortune de nos jours, car il rend compte d’une préciosité du comportement des pseudo-intellectuels au niveau du langage. Ce sont les exemples les plus connus du français dans la littérature roumaine et par là dans la langue roumaine.

 

Ileana Constantinescu

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